Benoît, 07-1999

Le Photographe
Désert de Gobi, le 20 Mai 1934
Le moteur vient de redémarrer !
Igor et Michka incorrigibles, en dépit ou à cause du danger de la situation, étaient en train de vider à longues rasades les restes de leur gourde de vodka à l'ombre de la queue de notre Polikarkov. Le pilote, plongé jusqu'à mi-corps dans les entrailles du moteur en était à la troisième heure de sa tentative de réparation à peine protégé du soleil par un morceau de bâche. A gauche, au fond, les deux soldats que nous avait imposé - au risque de la surcharge - Alexeï Ivanovitch, le commissaire politique de l'Institut de Géologie, installaient un illusoire abri contre le froid prévisible de cette nuit. C'est le tragi comique de ces activités, sans lien apparent entre elles, réponses contradictoires à ce qui pouvait devenir fatal pour nous, que j'ai voulu fixer sur la plaque. Igor peut me chambrer en ironisant sur mon inexpérience photographique. La focale, la focale marmonne-t-il. n'empêche, je suis sûr que cette image restera pour notre petit groupe la trace d'un souvenir épique !

Agence Interfax
Moscou, le 15 octobre 2007
- On vient de retrouver l'épave d'un avion disparu dans le désert de Gobi voici plus de 80 ans. Parmi les quelques effets personnels récupérés sur place se trouvent deux sacs à dos, une chambre photographique et un châssis avec une plaque exposée, emballé dans la page d'un carnet de notes -

Le Journaliste
Moscou, le 30 octobre 2007
On me dit que nous sommes les premiers à être arrivés sur les lieux depuis l'évènement - c'est probable. Sur le moment nous avons cru à une reconstitution, au décors d'un film planté là en plein désert. Une telle équipée cinématographique, nous a semblé, toute improbable qu'elle f^t comme la seule explication raisonnable à l'incongruité de ce que nous venions de découvrir derrière un repli du terrain.
L'avion était là, intact, antiquité des années trente du siècle passé. Devant, deux sacs. A coté d'une chambre photographique brûlée de soleil mais presque neuve se trouvait le paquet dont j'ai extrait cette plaque argentique.
Elle était encore en état d'être traitée sur place avec mon Scan-Transduct et je vous l'ai transmise directement avec mon portable satellitaire.
Ce n'est qu'après que nous avons découvert le corps dans la carlingue pleine de sable et d'instruments scientifiques.

Le pilote
21 Mai
Andrei, mon frère. Il faut que je te raconte ça, et pour l'instant j'ai le temps. Cette fois le zinc n'a pas tenu et le frangin voltigeur ne possède pas ton art de rampant en ce qui concerne le cambouis! décollage acrobatique, quatre heures de surcharge, une nuée de sable. Perdus on se pose - sans casse, mais le moteur cafouillant méchamment. Deux des trois barjots de "scientifiques" se lancent dans une cuite sérieuse. de mon coté je fouraille jusqu'à la tombée du jour et réussit à relancer le moulin . mais trop tard pour repartir. Notre escorte, deux braves types désignés une heure avant notre départ, on pendant ce temps monté un campement très "pro" car impossible de tous bivouaquer dans le zinc surencombré de leur matos.
Ça a caillé mais on a dormi. A l'aube les deux comiques caillassologues avaient disparu.

Les passagers
Nuit de 20 au 21 Mai
"On va se jeter un dernier godet à la coopérative du coin"

Le pilote
21 Mai (suite)
Ils avaient gribouillé ça sur un bout de papier et s'étaient éclipsés sans doute pas loin vu leur état. Partage des tâches, je replonge dans la bête pour la relancer au plus vite pendant que le géographe et les deux plantons partent à la recherche des défoncés de la coop de Gobi !! Mieux vaut les retrouver avant que le soleil ne se montre si on ne veut pas rapporter des fossiles de géologues.
Marrant le géographe; pendant qu'on cassait vite fait une petite croûte, histoire de prendre des forces, il astiquait encore sa chambre photographique avec laquelle il avait fait joujou hier tout l'après midi. Ça sent le fils de Koulak ou de "Monsieur" . il fait ses petits paquets, sangle proprement ses sacs là où il ont été posés hier; il compte sans doute sur le pilote-moujik pour lui recharger son barda !
Bref les trois gusses sont partis vers cinq heures et demie. J'ai trimé encore deux heures - la durite de fortune n'a pas supporté l'essai d'hier soir - avant que ce petit coup de vent ne se lève. Alors tu vois le frangin, réfugié "coté passagers" qui tue le temps et un peu son inquiétude en te racontant ses derniers exploits !

24 Mai
Trois jours que la tempête n'a fait qu'empirer - Les autres étaient partis sans rien pour deux heures au plus - espérons qu'ils ont pu trouver un abri -
. J'ai dormi en laissant la lampe allumée - crétin - la batterie a morphlé. Réveillé par le silence - soif - En cherchant à débloquer la porte j'ai fait entrer un bon m3 de sable - Bravo l'histoire du gars qui a choisi l'aviation pour éviter les sous-marins ! .

28 ou 29 Mai 1934
Quatre jours dans ce sarcophage étouffant - Fin de la lampe et sans doute fin de l'histoire. Ne t'en fait pas ça se passe, ça s'est passé dans le calme, mon arme de service ne s'est jamais enrayée. Salut le frangin - Bises à toi et Vera -

Le Journaliste
Moscou, le 30 octobre 2007
. La vague de sable, si on peut dire, a sans doute mis 80 ans à passer par dessus le site . le dos de la dune est encore maintenant à moins de trente mètres. Ce n'est sans doute dégagé que depuis quelques mois.

Le Romancier
Président de l'union des écrivains elstiniens néo-réalistico-classiques et patriotes. (Texte préparatoire du "Polikarkov de Gobi" pour un roman épique inspiré d'un fait divers ) Moscou 2008.
Au temps de la NEP, Sergueï Petrovitch Panine et son frère Andrei avaient la passion commune de l'aviation. Leur père Piotr Ivanovich Panine, qui s'était remarié avec sa cousine germaine Anna Nicolaïeva avait participé un compagnie de son futur beau-frère SergeÏ Gaborovich Krupov aux événements de 1905 dans leur obscure ville de province. A 600 verstes de là, dans la coopérative de lentilles optiques Iskra, le jeune technicien Igor Denissovitch Pantor ( que sa logeuse Anna Petrovna couvait des yeux dans l'intention de placer sa jeune nièce orpheline et tuberculeuse, dont le mariage lui permettrait de respecter les clauses du testament du fils Trophime de l'ancien seigneur du lieu qui les faisait toutes deux - puis la dernière en vie - propriétaires d'un bois de bouleaux que les bolcheviks n'avaient pas encore nationalisé ), le jeune Igor donc mettrait la dernière main à l'amélioration de la chambre photographique élaborée une nuit de délire mystique par le professeur Tabor Sergueïevich. Le secret de cet instrument était son double retardateur. On se rapportait encore les paroles du professeur cette nuit là à la coopérative : "Oh ! Insensé qui es tu toi ingénieur opticien de seconde classe - Maudit soit le chef du personnel qui refuse mon avancement pour la troisième fois cette année - Oh insensé que je suis pour prétendre enrayer le cours du temps - Négateur du cosmos ! Pourceau qui vient de découvrir qu'avec une cinquième roue dentée, le balancier intégré marque un temps supplémentaire si on remonte seulement de trois tours de clefs le mécanisme - Béni sois tu Piotr, mon ami Piotr !, qui m'a interpellé au sujet de cette vodka frelatée de Serguéï Stefanov - le truand - au moment où j'allais donner le quatrième tour de clef qui m'aurait à jamais éloigné de la gloire . Et , mon ami Piotr, bénie soit ta sainte mère qui t'a enfanté ". Vingt ans auparavant, jour pour jour, le futur ingénieur Polikarkov, Sergueï Illisevitch, venait de casser son cerf-volant réplique approximative de l'Eole de Clément Ader sur le toit de la datcha de son oncle Viktor qui possédait deux troïka dont une se perdait régulièrement dans la neige.
Note de l'auteur : [Penser à parler de la photo et de l'avion dans le chapitre 93 ]

Le Critique
Marseille, "La Provence" , N° du 10 Juillet 2023
Cette exposition sans aucun appareil documentaire est une pure merveille. enfin les úuvres parlent d'elles-mêmes. Merci au commissaire de l'exposition, mon amical souvenir à la charmante attachée de presse, et bravo à notre dynamique municipalité qui sait si bien animer la Vieille charité, haut lieu culturel au sein de ce quartier de bureaux "hight tech" du Panier.
Cette image est manifestement, même en l'absence de précision, celle d'un avion de Saint Exupéry (auteur français décédé voici près de 80 ans en survolant notre belle Méditerranée et dont on vient, au large de Marseille de retrouver la seizième gourmette). Cet avion date de l'héroïque période de l'Aéropostale. CCCP = Certainement comptes chèques postaux. Mais c'est hors de ce contexte historique, pourtant émouvant, qu'on est littéralement transporté (c'est le mot) par l'image aérienne (pour le moins) de cet avion.
Voyez comment, par la magie du cadrage, la carlingue semble - bien que l'avion soit posé - déjà s'échapper du sol en y laissant son ombre prisonnière. Que dire de ce positif appel au voyage qu'est ce barreau d'échelle (encore une idée d'élévation) et de cette porte ouverte, véritable provocation à s'embarquer pour un ailleurs-intérieur/extérieur matérialisé par le noir de l'habitacle et le blanc du ciel à travers les fenêtres opposées ? Notez, la même dualité quasi freudienne des deux deux points de contact entre la machine courtisant l'ether et la surface tellurique. Notez cette opposition entre la roue, féminine, pudiquement à moitié cachée (pudeur ou jeu de séduction ?) et la forme virile de la roulette de queue plantée en terre (nourricière) de façon quasi incestueuse.
Le message du photographe est cependant d'abord mystique. On est frappé, en regardant l'image à 90° de la forme en croix que dessine l'ombre de l'appareil : figure christique qui n'est pas sans évoquer la statue de Rio de Janeiro, ville que fréquenta Saint Exupéry dans les années 1930.
Il est bon, pour conclure, de remarquer comme il est dommage que la force symbolique de cette ombre rédemptrice ("Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas" avait dit jadis un ministre trafiquant d'objets d'art et cocaïnomane) soit un peu ternie par l'inutile redondance de ces deux sacs qui expriment le départ d'une façon si triviale, et - comme le confirme à la loupe la coquille Saint-Jacques qui dépasse de la poche gauche - évoquent le pèlerinage dans tout ce qu'il a de plus convenu, et surtout de non méditerranéen.
 

Revenir à la première page