
Le Photographe
Désert de Gobi, le 20
Mai 1934
Le moteur vient de redémarrer
!
Igor et Michka incorrigibles, en
dépit ou à cause du danger de la situation, étaient
en train de vider à longues rasades les restes de leur gourde de
vodka à l'ombre de la queue de notre Polikarkov. Le pilote, plongé
jusqu'à mi-corps dans les entrailles du moteur en était à
la troisième heure de sa tentative de réparation à
peine protégé du soleil par un morceau de bâche. A
gauche, au fond, les deux soldats que nous avait imposé - au risque
de la surcharge - Alexeï Ivanovitch, le commissaire politique de l'Institut
de Géologie, installaient un illusoire abri contre le froid prévisible
de cette nuit. C'est le tragi comique de ces activités, sans lien
apparent entre elles, réponses contradictoires à ce qui pouvait
devenir fatal pour nous, que j'ai voulu fixer sur la plaque. Igor peut
me chambrer en ironisant sur mon inexpérience photographique. La
focale, la focale marmonne-t-il. n'empêche, je suis sûr que
cette image restera pour notre petit groupe la trace d'un souvenir épique
!
Agence Interfax
Moscou, le 15 octobre 2007
- On vient de retrouver l'épave
d'un avion disparu dans le désert de Gobi voici plus de 80 ans.
Parmi les quelques effets personnels récupérés sur
place se trouvent deux sacs à dos, une chambre photographique et
un châssis avec une plaque exposée, emballé dans la
page d'un carnet de notes -
Le Journaliste
Moscou, le 30 octobre 2007
On me dit que nous sommes les premiers
à être arrivés sur les lieux depuis l'évènement
- c'est probable. Sur le moment nous avons cru à une reconstitution,
au décors d'un film planté là en plein désert.
Une telle équipée cinématographique, nous a semblé,
toute improbable qu'elle f^t comme la seule explication raisonnable à
l'incongruité de ce que nous venions de découvrir derrière
un repli du terrain.
L'avion était là,
intact, antiquité des années trente du siècle passé.
Devant, deux sacs. A coté d'une chambre photographique brûlée
de soleil mais presque neuve se trouvait le paquet dont j'ai extrait cette
plaque argentique.
Elle était encore en état
d'être traitée sur place avec mon Scan-Transduct et je vous
l'ai transmise directement avec mon portable satellitaire.
Ce n'est qu'après que nous
avons découvert le corps dans la carlingue pleine de sable et d'instruments
scientifiques.
Le pilote
21 Mai
Andrei, mon frère. Il faut
que je te raconte ça, et pour l'instant j'ai le temps. Cette fois
le zinc n'a pas tenu et le frangin voltigeur ne possède pas ton
art de rampant en ce qui concerne le cambouis! décollage acrobatique,
quatre heures de surcharge, une nuée de sable. Perdus on se pose
- sans casse, mais le moteur cafouillant méchamment. Deux des trois
barjots de "scientifiques" se lancent dans une cuite sérieuse. de
mon coté je fouraille jusqu'à la tombée du jour et
réussit à relancer le moulin . mais trop tard pour repartir.
Notre escorte, deux braves types désignés une heure avant
notre départ, on pendant ce temps monté un campement très
"pro" car impossible de tous bivouaquer dans le zinc surencombré
de leur matos.
Ça a caillé mais
on a dormi. A l'aube les deux comiques caillassologues avaient disparu.
Les passagers
Nuit de 20 au 21 Mai
"On va se jeter un dernier godet
à la coopérative du coin"
Le pilote
21 Mai (suite)
Ils avaient gribouillé ça
sur un bout de papier et s'étaient éclipsés sans doute
pas loin vu leur état. Partage des tâches, je replonge dans
la bête pour la relancer au plus vite pendant que le géographe
et les deux plantons partent à la recherche des défoncés
de la coop de Gobi !! Mieux vaut les retrouver avant que le soleil ne se
montre si on ne veut pas rapporter des fossiles de géologues.
Marrant le géographe; pendant
qu'on cassait vite fait une petite croûte, histoire de prendre des
forces, il astiquait encore sa chambre photographique avec laquelle il
avait fait joujou hier tout l'après midi. Ça sent le fils
de Koulak ou de "Monsieur" . il fait ses petits paquets, sangle proprement
ses sacs là où il ont été posés hier;
il compte sans doute sur le pilote-moujik pour lui recharger son barda
!
Bref les trois gusses sont partis
vers cinq heures et demie. J'ai trimé encore deux heures - la durite
de fortune n'a pas supporté l'essai d'hier soir - avant que ce petit
coup de vent ne se lève. Alors tu vois le frangin, réfugié
"coté passagers" qui tue le temps et un peu son inquiétude
en te racontant ses derniers exploits !
24 Mai
Trois jours que la tempête n'a fait qu'empirer
- Les autres étaient partis sans rien pour deux heures au plus -
espérons qu'ils ont pu trouver un abri -
. J'ai dormi en laissant la lampe allumée -
crétin - la batterie a morphlé. Réveillé par
le silence - soif - En cherchant à débloquer la porte j'ai
fait entrer un bon m3 de sable - Bravo l'histoire du gars qui a choisi
l'aviation pour éviter les sous-marins ! .
28 ou 29 Mai 1934
Quatre jours dans ce sarcophage étouffant -
Fin de la lampe et sans doute fin de l'histoire. Ne t'en fait pas ça
se passe, ça s'est passé dans le calme, mon arme de service
ne s'est jamais enrayée. Salut le frangin - Bises à toi et
Vera -
Le Journaliste
Moscou, le 30 octobre 2007
. La vague de sable, si on peut
dire, a sans doute mis 80 ans à passer par dessus le site . le dos
de la dune est encore maintenant à moins de trente mètres.
Ce n'est sans doute dégagé que depuis quelques mois.
Le Romancier
Président de l'union
des écrivains elstiniens néo-réalistico-classiques
et patriotes. (Texte préparatoire du "Polikarkov de Gobi" pour un
roman épique inspiré d'un fait divers ) Moscou 2008.
Au temps de la NEP, Sergueï
Petrovitch Panine et son frère Andrei avaient la passion commune
de l'aviation. Leur père Piotr Ivanovich Panine, qui s'était
remarié avec sa cousine germaine Anna Nicolaïeva avait participé
un compagnie de son futur beau-frère SergeÏ Gaborovich Krupov
aux événements de 1905 dans leur obscure ville de province.
A 600 verstes de là, dans la coopérative de lentilles optiques
Iskra, le jeune technicien Igor Denissovitch Pantor ( que sa logeuse Anna
Petrovna couvait des yeux dans l'intention de placer sa jeune nièce
orpheline et tuberculeuse, dont le mariage lui permettrait de respecter
les clauses du testament du fils Trophime de l'ancien seigneur du lieu
qui les faisait toutes deux - puis la dernière en vie - propriétaires
d'un bois de bouleaux que les bolcheviks n'avaient pas encore nationalisé
), le jeune Igor donc mettrait la dernière main à l'amélioration
de la chambre photographique élaborée une nuit de délire
mystique par le professeur Tabor Sergueïevich. Le secret de cet instrument
était son double retardateur. On se rapportait encore les paroles
du professeur cette nuit là à la coopérative :
"Oh ! Insensé qui es tu toi ingénieur opticien de seconde
classe - Maudit soit le chef du personnel qui refuse mon avancement pour
la troisième fois cette année - Oh insensé que je
suis pour prétendre enrayer le cours du temps - Négateur
du cosmos ! Pourceau qui vient de découvrir qu'avec une cinquième
roue dentée, le balancier intégré marque un temps
supplémentaire si on remonte seulement de trois tours de clefs le
mécanisme - Béni sois tu Piotr, mon ami Piotr !, qui m'a
interpellé au sujet de cette vodka frelatée de Serguéï
Stefanov - le truand - au moment où j'allais donner le quatrième
tour de clef qui m'aurait à jamais éloigné de la gloire
. Et , mon ami Piotr, bénie soit ta sainte mère qui t'a enfanté
". Vingt ans auparavant, jour pour jour, le futur ingénieur
Polikarkov, Sergueï Illisevitch, venait de casser son cerf-volant
réplique approximative de l'Eole de Clément Ader sur le toit
de la datcha de son oncle Viktor qui possédait deux troïka
dont une se perdait régulièrement dans la neige.
Note de l'auteur : [Penser à
parler de la photo et de l'avion dans le chapitre 93 ]
Le Critique
Marseille, "La Provence" , N°
du 10 Juillet 2023
Cette exposition sans aucun appareil
documentaire est une pure merveille. enfin les úuvres parlent d'elles-mêmes.
Merci au commissaire de l'exposition, mon amical souvenir à la charmante
attachée de presse, et bravo à notre dynamique municipalité
qui sait si bien animer la Vieille charité, haut lieu culturel au
sein de ce quartier de bureaux "hight tech" du Panier.
Cette image est manifestement,
même en l'absence de précision, celle d'un avion de Saint
Exupéry (auteur français décédé voici
près de 80 ans en survolant notre belle Méditerranée
et dont on vient, au large de Marseille de retrouver la seizième
gourmette). Cet avion date de l'héroïque période de
l'Aéropostale. CCCP = Certainement comptes chèques postaux.
Mais c'est hors de ce contexte historique, pourtant émouvant, qu'on
est littéralement transporté (c'est le mot) par l'image aérienne
(pour le moins) de cet avion.
Voyez comment, par la magie du
cadrage, la carlingue semble - bien que l'avion soit posé - déjà
s'échapper du sol en y laissant son ombre prisonnière. Que
dire de ce positif appel au voyage qu'est ce barreau d'échelle (encore
une idée d'élévation) et de cette porte ouverte, véritable
provocation à s'embarquer pour un ailleurs-intérieur/extérieur
matérialisé par le noir de l'habitacle et le blanc du ciel
à travers les fenêtres opposées ? Notez, la même
dualité quasi freudienne des deux deux points de contact entre la
machine courtisant l'ether et la surface tellurique. Notez cette opposition
entre la roue, féminine, pudiquement à moitié cachée
(pudeur ou jeu de séduction ?) et la forme virile de la roulette
de queue plantée en terre (nourricière) de façon
quasi incestueuse.
Le message du photographe est cependant
d'abord mystique. On est frappé, en regardant l'image à 90°
de la forme en croix que dessine l'ombre de l'appareil : figure christique
qui n'est pas sans évoquer la statue de Rio de Janeiro, ville que
fréquenta Saint Exupéry dans les années 1930.
Il est bon, pour conclure, de remarquer
comme il est dommage que la force symbolique de cette ombre rédemptrice
("Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas" avait dit
jadis un ministre trafiquant d'objets d'art et cocaïnomane) soit un
peu ternie par l'inutile redondance de ces deux sacs qui expriment le départ
d'une façon si triviale, et - comme le confirme à la loupe
la coquille Saint-Jacques qui dépasse de la poche gauche - évoquent
le pèlerinage dans tout ce qu'il a de plus convenu, et surtout de
non méditerranéen.