Q 9 - Qui prend le repas en charge ?
 

Sylvie, 25-09-1999

Tu dis cela parce que tu as faim, c'est ça? de toute façon tu ne penses qu'à ça alors ! Tu dis ça pour me culpabiliser, hein ? Et bien non, je ne prendrai pas le repas en charge. Tu n'as qu'à t'acheter un congélateur, un four à micro-ondes, une mère porteuse et commander du surimi sur le Net, tout ce que tu veux, mais moi de toute façon c'est mon jour de jeûne, alors ne compte pas sur moi ! Ah, on a invité les Barthoux ? C'est pour ça que tu t'inquiètes. de toute façon qu'est ce qu'ils nous ont fait à manger eux la dernière fois ? Hein ? des fruits de mer. et moi je ne digère pas les fruits de mer, ils devraient le savoir depuis le temps. Tu n'a qu'à leur téléphoner qu'on a un empêchement? Et puis, on regardera la télé tous les deux, hein : ils repassent " La Grande Bouffe".
 

Florence 20-09-1999 (t libre)

- Et pour quelle raison je vous prie ?
Froid la cuisinière a-t-elle pris ?
Vile servaille sur qui compter ne pouvons ! -Gloussa le dindon .
- Oh manger ! Encore ? Grogna la sauterelle,
Mais on sort de table, on va pas y passer la journée !
Moi, un bout de fromage, ça me va.
Le ver de terre se dressa vers son voisin : Quelle question étrange, non ? Pourquoi ne ferait-on pas comme hier ? C'était très bien hier, avant hier aussi d'ailleurs ? Pourquoi changer ? Toutes ces discussions me donnent la migraine.
La taupe sortit brusquement le nez de son journal :Quoi ? Quoi , Le renard en cage ? Mais pour quels griefs, sans jugement ? La prison ?
Au milieu de ce brouhaha, la petite poule rousse tenta de nouveau : Qui prend le repas.
- Attends, c'est grave ça - reprit la taupe échevelée - Renard, tabassé, jeté en taule. C'est un atteinte aux droits de l'homme ça, On doit dénoncer ces procédés illégaux; on est en démocratie, non?
Le renard passe par là et s'arrète stupéfait, n'en croyant pas ses yeux : Mais qui donc m'a préparé un tel festin?
 

Benoît , 02-09-1999 (t libre)

Certes il était d'une autre planète . depuis son arrivée il avait eu parfois tendance à l'oublier. L'effort n'avait pas été mince durant les longues études consacrées à l'ethnologie appliquée de cette boule bleue près du soleil. Des cours supplémentaires, indigènes, sur la physiologie du sapiens sapiens, des notions générales sur les théories sigmundiennes lui avaient permis de se constituer un bagage suffisant - croyait-il - pour remplir discrètement sa mission d'introspection terrienne.
A peine débarqué, il avait prétendu tout mener de front sans retard et accumuler le matériau des divers chapitres de son futur rapport. Leurs titres provisoires, leur ordre non définitif, leur contenu approximatif, étaient la synthèse des informations partielles transmises par ses prédécesseurs, héros tous mystérieusement disparus.
Plan indicatif du rapport :
1) Estomac et sucs gastriques : La fonction digestive dans la chaîne énergétique de la machine humaine. L'appétence comme réalité biologique et en tant que norme sociale . En d'autres termes : La faim réflexe vital ou stimulus bio-culturel ?
2) Données bio - sanitaires : Cf photocopies des rapports de la CEE (Europe), du Congrès américain (USA), de la coopérative d'OGM de Tchernobyl (UKR), et des éleveurs d'escargots de Bourgogne.
3) Aspects socio - relationnels : Socialisation du partage de la nourriture (les horaires, les convives, les lieux de repas, les conversations de table).
4) Les aliments et leur coefficient de convivialité induite : Analyse comparative de la bouillie d'épeautre et de la crème glacée (3 boules) supplément Chantilly.
5) Le repas symbolique : Le repas dans le corpus littéraire sacré ( Le sacrifice, le tabou alimentaire, chez les chrétiens La Cène) . NB : Pour la scène de ménage voir chapitre suivant.
6) Alimentation et différenciation sexuelle chez l'homo sapiens : Prévoir plusieurs sous chapitres et une expérimentation pratique. Insister sur les dimensions théoriques, normatives, historiques, philosophiques, politico-militantes, fonctionnelles, comportementales, voire consensuelles de la question. Ne pas omettre les facettes mettant en évidence les divergences, les inerties mentales, les récriminations valides ou déphasées, les situations conflictuelles, bellicistes et altericides générées par le sujet.
Même si l'énoncé du dernier chapitre était encore pour lui en grande part de l'hébreu (ses prédécesseurs n'avaient commencé à le traiter - et ce de façon par trop allusive et incohérente - que peu avant la rupture du contact), en quelques années terriennes son travail avait bien avancé. Tout cela se déroulait dans un contexte humain agréable : des amis, une compagne à laquelle il portait des sentiments semblaient-ils partagés, une insertion professionnelle de couverture plausible. Bientôt viendrai le temps de son premier bilan d'étape télé-transmi via le relais d'Alpha du Centaure. Cette quiétude lui fut sans doute fatale.
Un soir on lui proposa une ballade dans les calanques avec pique-nique à la clef . il était question d'un anniversaire à fêter. Un sujet d'étude impossible à refuser. Il pris sur lui d'accepter en dépit de son ouïe virtuelle aux fréquences mal ciblées et de ses vertèbres synthétiques à la géométrie erronée qui lui rendaient modérément agréable ce type de situation. De toute façon ce soir là il n'avait comme perspective que la rédaction d'une annexe consacrée à la comparaison comportementale du chat Gribouille face à son assiette quotidienne de Canigou et de l'académicien Jean d'Ormesson pérorant sur un toast de caviar de la Baltique.
Soudain le sol se déroba sous lui. Sur un ton innocent, que démentait l'éclat ironique - et lui sembla-il pour la première fois méchant - de l'úil de sa compagne, celle-ci lança à la cantonade : "Qui prend en charge le repas ?". Il était démasqué ! 10 ans vains ; l'intitulé de sa mission était connu de son entourage - et depuis combien de temps ? C'en était fini de lui ici, et même s'il parvenait à s'échapper . à son retour sur . L'invasion de la terre serait une nouvelle fois reportée. Cette question centrale, encore non élucidée, rendait l'expédition par trop hasardeuse.
Au moment où le groupe furieux se ruait sur lui en lui demandant "s'il avait faim", il réussit à s'éclipser . somme toute c'était la mode cette saison là.
 

François, 25-09-1999

- Qui prend le repas en charge ?
- Pourquoi en charge ? Alors qu'un des plaisirs de la vie, c'est de sentir le poivron qui s'épanouit dans l'huile d'olive chaude.
- Qui prend le repas en charge ?
- Non pas moi, j'ai déjà bricolé cette semaine huit repas, avec courses et vaisselle et rangement et balayer. Le repas c'est à dire ? Il y a tous les à coté.
- Qui prend le repas en charge ?
-Et si on mangeait pas ? J'ai encore 4,525 Kg de trop.
- Qui prend le repas en charge ?
- Allons tous ensemble chercher un paquet de chips et des glaces au Carrefour.
- Qui prend le repas en charge ?
- Je vous propose des côtes de boeuf béarnaise, un gratin dauphinois, une charlotte aux fraises.
- Qui prend le repas en charge ?
- Pauvre bête, on l'assassine et il faut en plus qu'elle soit recouverte de cette espèce de mayonnaise tiède. Beurk !
- Qui prend le repas en charge ?
- Le concept de repas est-il légitime ?
- Qui prend le repas en charge ?
- Pourquoi Papa , y se propose jamais et pourquoi il casse toujours l'ambiance avec ses remarques à la con sur le degrés de cuisson, et ça qu'est trop ceci et ça qu'est pas assez cela?
- Qui prend le repas en charge ?
- Julie tu proposes le dessert, Albertine l'entrée, Pierre le plat, je descends choisir les vins à la cave.
- Qui prend le repas en charge ?
- Je ne sais pas, consulte le tableau, sur la porte de la cuisine.
- Qui prend le repas en charge ?
- Moi et ne fais pas la tête Maman ! pour une fois, tu ne fais rien, tu te planqueras pas derrière ton frigo, ton four, tes fournisseurs, ton angoisse éternelle de satisfaire le père, de nourrir assez les gosses. Sois cool, allège, on ne meurt pas de faim, on meurt plutôt de trop bouffer. Pour une fois, tu ne te lamenteras pas sur la charge que tu ne cesse par ailleurs de revendiquer férocement ! ( Mais quel autre rôle les autres t'ont-ils laissé ?).
- Qui prend le repas en charge ?
- C'est trop dialectique, tu vois ce truc ! Un bidule en feed-back : la névrose comme plat de résistance, bien partagé !
 

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